À une époque où ressurgissent des débats autour de l’avortement, il m’apparaît intéressant de porter à la connaissance du public un article ancien concernant la pratique d’un centre d’avortement clandestin et les problèmes émotionnels qu’il soulevait chez tous les protagonistes.

Publié en 1974, cet article avait une double visée. Tout d’abord, montrer qu’il existait un état de fait, afin de forcer le vote de la loi VEIL. Et aussi, ne le cachons pas, une dimension provocatrice. La loi condamnait alors le médecin « avorteur » à de la prison, et le Conseil de l’Ordre des Médecins, très hostile à l’avortement à cette époque, le condamnait à une interdiction d’exercer la médecine pendant 10 ans. Et j’étais sur la liste des médecins qui devaient être condamnés si la loi n’était pas votée. On mesure le retentissement de ce texte paru dans les très officiels « Cahiers Médicaux Lyonnais », la revue des milieux médicaux traditionnels de cette ville.
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En tant que jeune interne en médecine, il m’était intolérable de savoir que dans notre pays, près d’une femme par jour mourrait d’hémorragie ou d’infection lors d’avortements clandestins, et que beaucoup d’autres gardaient des séquelles de cet acte réalisé sans les conditions de sécurité nécessaire. En même temps, pendant les deux ans où j’ai réalisé ces avortements, j’ai constaté à quel point il constituait chaque fois un drame au niveau individuel. Une femme souhaitait poursuivre sa troisième grossesse, mais son mari ne voulait pas plus de deux enfants ; une autre, maîtresse cachée d’un patron de médecine marié par ailleurs, enceinte, avortait alors qu’elle aurait voulu garder l’enfant de cet homme qu’elle aimait ; une étudiante qui ne pouvait pas mener une grossesse à terme et s’occuper ensuite d’un enfant avant de terminer ses études, eut plus tard une montée de lait à la date où l’accouchement aurait dû se produire, ce qui montrait bien que son corps et son psychisme n’avaient rien oublié; etc. Donc je pense que tout avortement laisse une trace dans le psychisme d’une femme, et qu’il a une dimension de drame intérieur, personnel comme le dit François Xavier Bellamy. Ceci ne signifie pas qu’il ne doit pas être effectué dans certaines circonstances de la vie. Reconnaître cette dimension personnelle de l’IVG est tout à fait compatible avec la loi Veil. Ceci était d’ailleurs implicitement reconnu lorsque dans cette loi, la demande d’IVG était accompagnée d’un entretien préalable. Cet entretien (sans jugement puisqu’il délivrait seulement une attestation de présence), pouvant être utilisé comme un moment de pensée, a été supprimé ensuite.

Maurice Berger