OUEST-FRANCE, 25 février 2015

Tous les djihadistes n’ont pas le même profil psychologique. Certains, les leaders,  théorisent, dirigent depuis l’étranger, recrutent. Ils peuvent être diplômés. Aucun ne risque directement sa vie. D’autres sont utilisés par les précédents pour tuer et se faire tuer. Ils ont souvent un trait commun : l’enfance tourmentée. Mohamed Merah, Medhi Nemmouche (le tueur de Bruxelles), les frères Kouachi, Hayet Boumeddienne ont tous  été placés en institution.

J’ai été responsable pendant 35 ans du seul service de pédopsychiatrie français dédié à la prise en charge des enfants extrêmement violents. Nos recherches montrent que la violence d’un sujet se construit le plus souvent pendant les deux premières années de sa vie, quand il ne peut pas mettre des mots sur ce qu’il ressent et enregistre à l’état brut des traumatismes affectifs répétitifs.

Ces traumatismes sont de deux ordres.

Un, le spectacle des maltraitances. Les enfants les plus violents ne sont pas ceux qui ont été frappés directement, mais ceux qui ont été exposés à des scènes de violence conjugale et fraternelle.

Deux, la négligence. Celle d’enfants petits auxquels on ne parle pas, on ne sourit pas, qu’on ne porte pas, avec lesquels on ne joue pas, et qui vivent dans un environnement imprévisible. C’est par exemple le cas des enfants élevés par un parent souffrant des graves troubles psychiatriques.

Ces traumatismes empêchent le sujet de se construire un minimum de sens de l’identité. Un enfant petit a besoin d’un miroir : un adulte calme, prévisible, qui lui renvoie un reflet de ses mimiques, ses gestes, ses émotions. Sinon, pris dans un tel maelström, l’enfant  cherche un modèle extérieur qui lui servira de colonne vertébrale. Les plus attractifs sont les modèles sectaires porteurs de certitudes  concernant le « bien et le mal ».

En outre, l’hypersécrétion de cortisol, due au stress répété, atteint le cerveau, en particulier l’amygdale, lieu de la régulation de l’agressivité, et de la maitrise des émotions qui se construit essentiellement entre huit mois et deux ans.

Chez ces enfants très violents, on est impressionné par l’absence de protection qu’ils ont subie, l’absence d’évaluation sérieuse de leur développement affectif, et par des décisions judiciaires insuffisamment protectrices, jusqu’à ce que leur violence rende un placement – trop tardif – inéluctable.

« Enfants terrorisés, adultes terrorisants »

Une volonté politique égale à celle mise en œuvre pour arracher les adolescents fragiles aux appels du djihad serait nécessaire pour protéger la petite enfance de traumatismes irrécupérables. En 1992, j’écrivais : « Pendant les quarante années à venir, nous continuerons à « fabriquer » des milliers de futurs adultes qui se tourneront vers diverses formes de violence ». Nous y sommes : des enfants insuffisamment protégés et terrorisés n’ont pas d’autres choix que de devenir terrorisants

Mon propos n’a pas valeur de prédictivité absolue. Il signifie que certaines situations devraient être considérées très tôt comme particulièrement à risque. Il n’innocente en rien ces  meurtriers, ni ceux qui profitent de leur fragilité pour leur proposer un modèle barbare, incarnation du mal absolu.

 

Maurice Berger, pédopsychiatre, auteur de « Voulons-nous des enfants barbares ? », Dunod, 2008.